Le C-RAU développe un outil unique de formation, de conception et de gestion qui favorise l’accès à l’aquaponie, un système de production agricole écologique fondamental pour l’autonomie alimentaire des villes.

Produire des légumes et des poissons en un seul et même lieu de telle sorte que les uns permettent la production des autres et inversement. C’est ce que permet l’aquaponie. « Dans ce système de production, les déjections de poissons servent de fertilisants aux plantes, et ce grâce à des bactéries qui les transforment en matière nutritive. Ces plantes filtrent l’eau avant que celle-ci ne soit renvoyée vers le bassin des poissons », résume le Professeur Haïssam Jijakli, fondateur du Centre de Recherches en Agriculture Urbaine à Gembloux Agro-Bio Tech ULiège (C-RAU).

« Déjà d’usage à l’époque des Aztèques, l’aquaponie fait aujourd’hui partie intégrante de l’agriculture urbaine », poursuit le Pr Jijakli. Pour autant, cette filière reste encore largement marginale. « En Europe, on compte seulement une cinquantaine de systèmes aquaponiques professionnels pour des entreprises agricoles », précise-t-il. Ceci s’explique par le fait que « l’accès à l’aquaponie n’est pas facile puisqu’on conjugue plusieurs métiers : il faut avoir des connaissances sur les poissons, sur les plantes, sur les micro-organismes qui sont l’intermédiaire entre les deux. De plus, les systèmes aquaponiques et leurs tailles sont extrêmement diversifiés, ce qui complique leur mise en place. »

Une application pour simplifier l’accès à l’aquaponie

Pour favoriser le développement de la pratique, le C-RAU et ses partenaires ont développé l’application « Smart Aquaponics », fruit d’un projet Interreg de coopération transfrontalière entre le nord de la France, la Wallonie et la Flandre. Elle comprend trois outils : la formation en ligne, l’aide à la conception et la gestion.

C’est via le « serious gaming », ou le jeu éducatif, que l’utilisateur développe des connaissances qui lui permettront de tester et gérer différents systèmes aquaponiques. Dans un second temps, il pourra « composer un système virtuel et réaliser des simulations » afin de tester son propre modèle et vérifier sa viabilité. « C’est l’opportunité de se crasher sur ordinateur plutôt que dans la vie réelle », commente le Pr. Haïssam Jijakli. Enfin, une fois le système effectivement mis en place, l’application fonctionne comme un outil de surveillance et d’assistance à la gestion dudit système grâce à l’installation de capteurs mesurant différents paramètres. « L’usager peut évaluer l’évolution du système : y a-t-il suffisamment de nourriture pour les poissons, la qualité de l’eau est-elle bonne… ? »

© C-RAU

Smart Aquaponics est aussi un outil participatif et évolutif puisqu’il « s’enrichit avec le temps en intégrant les retours d’expérience. Plus la communauté des utilisateurs grandit et plus l’app devient précise. »

Justement, qui sont ces utilisateurs ? « La première cible, ce sont les professionnels – pas spécialement des agriculteurs -qui souhaitent amener de l’aquaponie dans leur projet, l’Horeca en tête : un restaurateur, un épicier, un traiteur qui veut faire de la nourriture extrêmement fraîche. Elle est destinée à des entreprises de taille moyenne qui veulent mettre en place des systèmes de taille moyenne sans en avoir pour autant l’expertise », précise le Pr. Haïssam Jijakli. Les industriels, en manque d’outils conciliant l’élevage de poissons et la culture de plantes, devraient également y trouver un allié de poids. Enfin, puisque ses concepteurs entendent participer au développement de la filière et rendre l’aquaponie accessible au plus grand nombre, l’app est un outil de formation mis à disposition des enseignants du secondaire technique, supérieur et universitaire.

Après deux ans de recherches, les systèmes ont été modélisés et l’application devrait être disponible à la fin de l’année.

D’indéniables atouts

Elle pourrait faire des émules car l’aquaponie présente d’indéniables atouts, tout d’abord en termes de consommation d’eau : « Pour la culture de tomates, par exemple, le système de culture de plantes dans l’eau permet de passer de 60L/kg de tomates produites en pleine terre à seulement 15L. On divise par quatre la consommation d’eau ! Pour les poissons élevés en eau courante, on a besoin de 200 000 L par kilo produit alors que, dans un système fermé, on a plus besoin que de 300 à 500 L », illustre le Pr. Haïssam Jijakli. Par ailleurs, « lorsque l’on conjugue les deux systèmes ensemble, on diminue l’utilisation de fertilisants pour les plantes ». Enfin, l’avantage est aussi écologique puisque « la législation d’élevage de poissons interdit l’usage de pesticides chimiques alors que celle relative à la culture de plantes en Europe empêche d’utiliser les antibiotiques ».

© C-RAU

Des villes résilientes

Ce n’est pas tout. La crise actuelle met en lumière l’essentielle nécessité de résilience de nos villes, notamment la faculté à produire de la nourriture en milieu urbain. « Il s’agit plus que jamais de repenser notre façon de consommer, mais aussi de produire une nourriture qualitative et durable », insiste le Pr. Jijakli.

Si les villes n’en ont pas l‘apanage, « l’aquaponie convient très bien aux milieux urbains », poursuit-il. En effet, c’est un modèle d’économie circulaire ne nécessitant que très peu de ressources puisque les déchets d’une production agricole deviennent la matière première d’une autre. « Ce système est en outre très peu polluant », précise le Pr. Haïssam Jijakli.

En permettant une culture intensive – la production élevée de protéines et de végétaux sur des petites surfaces – , l’aquaponie est adaptée à la production alimentaire en ville et favorise ainsi les circuits courts. En ce sens, « je suis persuadé qu’elle contribuera à l’autosuffisance alimentaire des villes », estime le fondateur du Centre de recherche en agriculture urbaine.

Cette technique de production ne peut cependant à elle seule assurer cette lourde responsabilité : « Pour assurer la résilience, il est essentiel de diversifier les modèles et donc la dépendance à plusieurs systèmes plutôt qu’à un seul », précise-t-il. Cultures hors-sol ou en pleine terre, hydroponie, sur toiture ou toiture couverte… les choix des techniques sont intimement liés au contexte de la ville (espaces étendus, macadamisés…), à sa géographie, à l’aménagement de son territoire, à son architecture… 

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