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– L’Economiste: À cause du Covid-19, nous ne vivons plus comme nous voulons, mais comme nous devons. Quels sont les enseignements à tirer de cette crise qui perdure?

– Hicham Saber: Accordons-nous l’espoir de développer une pensée collective positive de cette crise. Accordons au Covid-19 le premier mérite de nous résigner à l’idée que l’attitude de chaque «passager-citoyen» oblige le sort du «navire-planète». La réflexion au pluriel ne doit plus être un effet de mode et de récusation de l’individualisme et de la suprématie des intérêts nationalistes, mais s’avère une nécessité d’existence et de survie. Que valent les cycles de croissance économique et les années de prospérité dans la vie des Etats et gouvernements, si les gestes anodins du quotidien des citoyens sont serrés dans l’étau du confinement, jonchés de dispositions liberticides asphyxiantes. Sortir de sa maison, se promener, saluer, fêter, rencontrer ses amis, sa famille, acheter, vendre, … en bref, vivre normalement est devenu un luxe inaccessible. Quels qu’en soient le résultat et conséquences du duel que mène l’humanité au Covid-19, cinq constats se démarquent parmi tant d’autres, et se confondent en leçons à retenir de la première pandémie des temps modernes.

– Le rétablissement du rôle régalien des Etats est le premier de vos constats. Pourquoi?
– Les questions nationales reprennent à nouveau le dessus sur toutes autres considérations, dans un contexte unanimement accordé sur la responsabilité de l’Etat à protéger la société et la nation. En mobilisant tous les moyens et en usant de toutes les forces pour atténuer l’impact de la pandémie, les Etats diligents et perspicaces ont été hissés et clamés en héros protecteurs. Une prise de conscience se profile pour que les Etats reprennent la direction des affaires du monde, redressent les dérives de l’ultralibéralisme et de l’individualisme. N’est-il pas temps de corriger les dysfonctionnements des règles sacralisées du marché? Tous les efforts de pensée et de réflexion collectives s’accordent à considérer que le combat mené contre l’actuelle pandémie est crucial, et que c’est du devoir des Etats de préserver l’avenir de l’humanité et de la vie sur terre contre les dangers majeurs actuels et futurs.

– Vous plaidez ainsi pour le renforcement de l’autonomie et de l’indépendance des économies locales?
– Dans un élan de souverainisme économique, longtemps altéré par les délocalisations et les sous-traitances dans la course à la réduction des charges et des coûts, la réhabilitation de la production nationale, la résurgence des politiques d’industrialisation, ainsi que l’autosuffisance multisectorielle de base deviennent une priorité stratégique. La réduction de la dépendance vis-à-vis du reste du monde après 2020, passera par le contrôle des moyens de production et la substitution des chaînes de valeurs nationales et régionales aux chaînes de valeurs mondiales.
La proximité prendra toute son importance dans la perception des avantages concurrentiels et le choix des lieux d’implantation et de production.

– Au regard de sa prépondérance pendant cette crise, peut-on qualifier la santé de secteur de souveraineté et de sécurité de l’Etat?
– Assimilées aux marchandises et ouvertes à la concurrence comme tout investissement privé, les prestations de santé servies dans les hôpitaux publics sont confrontées à la loi du marché et à la logique mercantiliste de la rentabilité et du profit. La pandémie du Covid-19 est venue pour remettre en cause cet ordre des choses, et a imposé le traitement de la santé en sujet de souveraineté et de sécurité de l’Etat. Dans toutes ses composantes humaines, matérielles et techniques, la santé s’est retrouvée subitement promue au-devant de la scène et au cœur des politiques sociales des Etats, épargnée pour une fois des considérations comptables et des contraintes budgétaires qui ont toujours présidé à son sort. La préservation de la santé des citoyens et la protection du pays contre les dangers pandémiques et sanitaires sont devenues indispensables à l’existence et à la raison d’être des Etats.

                                                                    

Revaloriser les petits métiers

«Beaucoup d’activités ont été éclipsées par la pandémie, faisant découvrir au monde que les professions et les métiers essentiels pour la communauté ne sont pas ceux nécessairement enviés et socialement désirés, mais appartiennent aux corps des soignants, agents de l’ordre, agriculteurs, ouvriers, chauffeurs, livreurs, éboueurs…, et de tous ces métiers tellement banalisés et fondus dans le décor du quotidien qu’ils en sont devenus invisibles», souligne l’économiste Hicham Saber. Paradoxalement, si ces métiers s’avèrent indispensables en temps de crise et font, malgré les risques et périls, tourner le monde et permettent à la vie de continuer, ils ne sont pas, pour autant, convenablement valorisés et composent en grande partie le contingent des salariés au Smig. D’où la nécessité de disposer d’infrastructure et de moyens humains, techniques et technologiques et de données précises et transparentes, facilitant la réduction des incertitudes et le renforcement de l’autosuffisance multisectorielle de base, conclut-il.

Propos recueillis par Ali KHARROUBI

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