Gustave Courbet, le peintre qui fait penser les pierres

“Autoportrait. Le Désespéré, The Desperate Man”, Gustave Courbet, 1843, coll. privée.

Le 10 juin 1819 naissait à Ornans (Doubs), Gustave Courbet, un peintre très géographique, attaché à sa région franc-comtoise. Y puisant son inspiration dans les bois, la faune et la vie quotidienne des villages. Avec Cézanne, il fut un peintre fasciné par le calcaire à une époque où la géologie était en plein essor. Examen d’une passion peu ordinaire qui pourra effleurer Emmanuel Macron en visite à Ornans ce matin.

« J’aime les choses
telles qu’elles sont, et je fais tourner chacune d’elles à mon profit. […] Il
y a des gens qui détestent les chiens : pourquoi ? Moi, je les juge à leur
valeur ; je reconnais à tout être sa fonction naturelle : je lui donne une
signification juste dans mes tableaux ; je fais même penser les pierres. » (Courbet, Ecrits, propos et témoignages)

«Les casseurs de pierre», 1849, Dresde (Allemagne, Staatliche Kunstsammlungen (tableau disparu pendant le bombardement d’avril 1945).

Cette citation ravirait Philippe Descola qui pense par-delà
nature et culture
. Elle exprime ce qui, au siècle de Courbet, surgissait comme
question sur la connaissance du monde. Les théories plutoniennes de la
formation de la Terre venaient d’être acceptées et la géologie s’installait en tant
que science dans les années 1830. La minéralogie s’enrichissait des prospections
menées par les États pour l’approvisionnement en ressources destinées aux
nouvelles industries. Des débats scientifiques et techniques qui concernent les
artistes.

Comme l’écrit Alexandre
de Humboldt dans Cosmos, la science
ne progresse pas sans l’art. Les peintures de paysages alors en vogue, et ceux jalonnés
de rochers et de vagues, de forêts et de neige jouent le même rôle que celui du
microscope dans la connaissance de l’infiniment petit. Elles aiguillonnent les
chercheurs et, en même temps, situent leurs recherches dans le vaste corpus du
savoir de l’époque.

L’obsession paysagère de
Courbet peignant les gours, les rivières, les littoraux, les falaises et les
grands entablements calcaires des canyons jurassiens relève d’une
quête de géographie littéralement physique
en vogue à l’époque. Courbet se lie d’amitié avec le géologue jurassien Jules
Marcou, né à Salins, au moment où il entame une série de paysages dont La source de la Loue, La grotte Sarrasine,
La Roche pourrie
(reproduction ci-dessous) ou le Gour
de Conches
. A voir avec quel soin Courbet veut rendre au pinceau et au couteau
la matière calcaire qui fascinera quelques décennies plus tard Cézanne
devant la Sainte-Victoire, on se demande comment ces peintures sur le motif
agissent comme un «œil». Ingres aime à
parler ainsi de Courbet qu’il ne voit pas comme un «peintre d’idées». Un compliment pour le peintre d’Ornans qui, comme
Zola, refuse l’idée que la peinture délivrerait un message.

Cet avertissement est d’autant plus étonnant que Proudhon a surinterprété les Casseurs de pierres vus comme
une toile socialiste. Non pas que Courbet soit insensible à la condition de ces
hommes agenouillés pour une tâche ingrate et pénible. Mais il se veut l’anti-Poussin,
il refuse le paysage comme une fuite, il ne veut aucune ligne qui permettrait de s’échapper
de cette scène brute et silencieuse, où la résistance du calcaire est éprouvée
par les ouvriers à la tâche. Il donne à voir la roche parce qu’il la peint. Comme
il se donne à voir dans les autoportraits où il explore sa personnalité. Cette
quête de soi, Courbet la mène dans le pays d’Ornans qui lui offre des
entablements calcaires monumentaux, des replats, des failles comme une
métaphore de la vie qu’il mène, une série de ruptures, une vie baroque de
révolte, de provocation, de puissance, d’égotisme.

Courbet, géologue et stratigraphe

A l’instar des Inuits
qui ont mille manières de décrire la neige, Courbet se révèle un virtuose du calcaire
et il en épuise toutes les fonctions physiques et symboliques. Sur L’Enterrement
à Ornans
(1849-1850), la corniche joue comme le rôle d’une pierre tombale.
Dans La Roche pourrie, étude géologique, il fait explicitement référence à la géomorphologie et
la tectonique, le
basculement du rocher, à l’instar de la Sainte-Victoire pointée dans le ciel d’Aix, donnant
une tonalité dramatique à cet accident géologique. Cette toile est une commande
du géopaléontologiste Marcou, fasciné par les particularismes ferreux de cette
grande table blanche faillée et qu’un pont relie au reste du paysage pour en
donner l’échelle. Point de perspective ici, mais expérience sensorielle et
poétique d’une nature brute. La cassure plonge la matière dans un chaos à des
échelles de temps géomorphologiques qui alimentent la fascination qu’exerce ce
paysage du calcaire.

«La Roche pourrie, étude géologique», et son petit pont (en haut à gauche), 1864, Salins-les-Bains, musée Max Claudet, déposé au musée de Dole.

Les onze Source de
la Loue
vont plus loin que les
évocations du sublime chez Hubert
Robert, James Ward ou Francis Nicholson. Courbet écrivit sur un carnet un poème
à ses tableaux : « Va, bondis, ô ma Loue
! à travers leurs entraves / Et n’imite jamais ces rivières esclaves / Que les
hommes, flairant partout un lucre vil / Alignent au cordeau de leur code civil
».

 

«Source de la Loue», 1863-1864, Kunsthaus, Zurich. Ou comment le calcaire de la source de la Loue peut constituer une véritable chair pour le tableau «L’origine du Monde».

Revendication politique
radicale, la peinture de cette spectaculaire source vauclusienne est bien plus qu’une peinture des profondeurs
et des origines. Le motif de Courbet n’est qu’eau et roche, fondues dans une
monumentalité qui rappelle le magnétisme de la montagne chez le Suisse Caspar
Wolf. Mais c’est un motif irréductible au pittoresque, foncièrement énigmatique
où Courbet peint comme on sculpte une pierre, libérant le motif de l’emprise du
réel.

Courbet, peintre du terroir calcaire

Avec près des deux
tiers de ses toiles dans le genre paysager, Courbet est une référence essentielle
de notre histoire du regard sur le monde entre Delacroix et les impressionnistes. Peintre de la mer à
Montpellier et en Normandie, de la forêt à Fontainebleau et en Saintonge, c’est surtout un peintre
du terroir franc-comtois, d’un tout petit périmètre sur le premier plateau jurassien
entaillé par la Loue. Bien que Parisien pour l’essentiel de sa vie, Courbet n’a pas peint la capitale.
Il revenait souvent chercher un motif autobiographique dans la géologie de son pays qui le
fascinait. Il y percevait une singularité qui nourrissait sa soif d’indépendance
et de liberté.

Peintre prolifique (avec plus de mille peintures et dessins),
Courbet – comme Cézanne, plus tard, en Provence – est plus que le géographe
lyrique d’un lieu, fût-il riche en motifs. Avec Géricault et son Radeau de
la méduse
, il se veut un révolutionnaire de l’esthétique paysagère au
moment où la photographie est en train de construire un nouveau regard sur le
monde. Dans les sortilèges d’une nature qui l’ensorcelle, Courbet se donne à
voir comme un exégète de son époque qu’il installe au cœur même de ses toiles.
Et puisque la géologie est la science qui fascine les scientifiques d’alors,
elle y sera au titre des quêtes qu’il mène sur le monde et, au premier chef, de
son pays natal.

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Sur le bicentenaire de la naissance de Courbet: musée d’Ornans

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