Publié le 22 juil. 2020 à 7h30Mis à jour le 22 juil. 2020 à 8h56

L’expression ne cesse d’être répétée et déclinée à l’envi : « Atmanirbhar Bharat ». Ces termes, qui signifient « Inde autosuffisante » en hindi, désignent une campagne d’envergure lancée par le Premier ministre Narendra Modi le 12 mai dernier pour « transformer la crise [du coronavirus] en opportunité ». Pour faire du « XXIe siècle le siècle de l’Inde », résumera-t-il ainsi lors d’une adresse télévisée à la nation. Plus simplement, il s’agit de faire de l’Inde la nouvelle usine du monde pour relancer une économie exsangue qui montre des signes de faiblesse depuis plusieurs mois, bien avant l’émergence de l’épidémie dans le pays. En 2019, la croissance annuelle de l’Inde est tombée à 4,2 %, son rythme le plus faible en une décennie. En 2020, elle devrait même se contracter de 4,5 %, selon le Fonds monétaire international.

L’autosuffisance, une idée chère à Ghandi

A travers le monde, la pandémie et les perturbations d’approvisionnement ont remis la question des relocalisations au premier plan. « Cette tendance globale convient parfaitement au gouvernement actuel, qui ne manquerait pas une opportunité d’afficher son nationalisme économique », commente Biswajit Dhar, professeur d’économie à l’université Jawaharlal-Nehru à New Delhi. En Inde, le concept d’autosuffisance va puiser dans l’imaginaire de la nation. L’autosuffisance fut notamment au coeur de la campagne du Mahatma Gandhi dans sa lutte pour l’indépendance de l’Inde contre les Britanniques. Cette notion s’articulait alors autour de la vie du village.

Mais comment se décline-t-elle dans l’Inde des nationalistes hindous de 2020 ? D’un côté, le gouvernement a déployé un certain nombre de mesures visant à protéger les petites et les moyennes entreprises de la concurrence étrangère. De l’autre, l’Inde oeuvre à attirer les investissements étrangers, notamment des entreprises internationales souhaitant quitter la Chine.« L’Inde va réduire sa dépendance aux importations », a déclaré le Premier ministre le 18 juin dernier. « L’autosuffisance veut aussi dire que nous devenons les plus gros exportateurs des biens que nous importons actuellement », a-t-il poursuivi. En clair, l’autosuffisance ne veut pas dire réduire le commerce international mais plutôt produire pour l’Inde et pour le monde.

« Si l’autosuffisance signifie réduire sa dépendance, il faut également regarder de quel pays l’Inde dépend de manière excessive, or c’est la Chine », pointe Amitendu Palit, chercheur à l’université nationale de Singapour. Les secteurs clés de l’industrie indienne importent des composants de Chine : pharmaceutique, électronique ou encore automobile. Le déficit commercial de l’Inde avec son voisin s’élève à près de 50 milliards de dollars. En novembre 2019, New Delhi avait d’ailleurs refusé de ratifier le traité de libre-échange sur la zone Asie-Pacifique (RCEP, selon son sigle anglais), craignant un afflux massif de produits chinois sur son territoire. En avril dernier, le gouvernement a annoncé que les investissements étrangers des pays voisins seraient désormais soumis à son approbation. Une mesure qui vise clairement à contrôler les investissements chinois.

Réduction de la dépendance avec la Chine

« Nous allons assister à des politiques délibérées de réduction de la dépendance avec la Chine pour des raisons économiques et stratégiques », souligne N.R. Bhanumurthy, président de la B.R. Ambedkar School of Economics de Bangalore. Le 15 juin dernier, la mort de 20 soldats indiens dans un affrontement sanglant avec l’armée chinoise le long de la frontière disputée dans le Ladakh a donné lieu à une poussée de nationalisme en Inde, notamment par le boycott de plusieurs produits chinois . « Ce développement avec la Chine a permis au gouvernement de justifier son concept d’autosuffisance sur l’autel de la sécurité nationale, estime le professeur Amitendu Palit. Mais aujourd’hui,  »

La tendance n’est pas totalement nouvelle. Dès son arrivée au pouvoir en 2014, le Premier ministre Narendra Modi lançait le programme « Make in India ». Ce dernier visait à attirer les investisseurs étrangers et à développer le secteur manufacturier indien, qui ne représentait que 14 % du PIB en 2019, selon la Banque mondiale. « Nous n’avons pas les ressources nécessaires pour produire localement et vous avez beau tenter d’attirer des investisseurs étrangers, ils agiront dans leur intérêt, explique Biswajit Dhar. Le ‘Make In India’ en est un exemple : les investissements étrangers ne sont pas dirigés vers le secteur manufacturier et ont continué à se concentrer dans les services. »

La campagne pour une « Inde autosuffisante » se résume-t-elle à un slogan politique ? « Ce discours est porteur politiquement et il permet de détourner l’attention de la mauvaise gestion de la crise du coronavirus par le gouvernement », avance Amitendu Palit. Car le strict confinement imposé dès le 25 mars a eu l’effet d’un coup de massue sur l’économie, sans pour autant parvenir à stopper la progression du virus . Avec plus de 700.000 personnes contaminées au 8 juillet, l’Inde est le troisième pays le plus touché au monde et le pic n’est pas encore atteint.

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