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Par Pierre Allemand.

Demandez à un politique ce qu’il pense des « circuits courts » : il y a gros à parier qu’il n’en dira que du bien, et même, chose peu fréquente, qu’il en pense aussi le plus grand bien.

La mode, ça permet de choisir sans réfléchir

Constatons-le : les uns après les autres, tous les politiques sont tombés dans la marmite et se retrouvent écolos. Plus écolo qu’eux, tu meurs.

Tous les programmes politiques ont été repeints en vert et préconisent des attitudes nouvelles suggérées par quelques-uns, et censées résoudre simplement des problèmes qui souvent n’existent pas, mais qui sont décrits comme « à résoudre au plus vite » sous peine de voir notre monde s’écrouler soudainement sous nos pas.

Finalement, à cause de ce biais et si nous n’y prenons pas garde nous risquons de vivre grandeur planétaire l’histoire du joueur de flûte de Hamelin. Avec les politiques dans le rôle du joueur de flûte, et tout le monde dans celui des enfants.

Nous risquons de courir joyeusement vers la catastrophe, ensorcelés par des joueurs de flûte et emmenés vers des horizons d’où nous ne reviendrons pas. Obnubilés par des idées simples que chacun peut comprendre. Simples, mais fausses.

Et l’histoire du circuit court en est un exemple. Il est supposé améliorer la fabrication de certains biens, leur distribution et leur consommation, pour le plus grand bien des uns et des autres.

L’idée du circuit court est certes séduisante dans sa simplicité : elle consiste à rapprocher le fabricant ou producteur du consommateur, en ne conservant au maximum qu’un seul intermédiaire. À noter que dans la version anglaise de Wikipédia, le circuit court se limite aux produits agricoles et à leur consommation. À noter également que dans la définition du « circuit court » rapportée par Wikipédia en français, le producteur et le consommateur peuvent être situés à une distance quelconque l’un de l’autre.

Mais cette définition est fortement contraire à la pratique, du moins en France : pour le politique moyen et le consommateur lambda, circuit court signifie « la production locale de nourriture afin de réduire le plus possible les frais de transport entre le producteur et le consommateur, d’améliorer les contacts entre ces deux acteurs économiques pour favoriser les discussions créatrices, et de procurer localement du travail au maximum de personnes. » C’est sur cette définition que je resterai pour développer mon sujet.

Le fonctionnement des circuits courts

Les acteurs du circuit court sont donc schématiquement au nombre de trois : le producteur, l’intermédiaire et le consommateur. Afin d’analyser le fonctionnement du circuit court, on peut faire la liste et examiner les droits et devoirs de chacun de ces acteurs ; devoir étant pris dans son sens absolu : pas de possibilité de s’exonérer de son devoir.

Le producteur a le droit de choisir les produits qu’il vend à l’intermédiaire et d’en fixer les prix, mais ce dernier ne lui achètera que les produits demandés par le consommateur, au prix que ce dernier acceptera de payer. En pratique, ce droit est donc à peu près nul pour le producteur. Le producteur a le devoir de vendre ses produits exclusivement à l’intermédiaire.

L’intermédiaire a les mêmes droits et devoirs que le producteur, plus le devoir d’acheter au producteur et de vendre au consommateur, avec les mêmes limitations. L’intermédiaire a également le choix de comprimer sa marge afin que le consommateur puisse acheter ses produits.

Le consommateur a en théorie, tous les droits. En pratique, il n’a cependant que le droit de ne pas acheter le produit que lui propose l’intermédiaire. Le consommateur a le devoir d’acheter exclusivement à l’intermédiaire les produits que celui-ci lui propose.

À l’examen de ces droits et devoirs, on observe que le circuit court exclut de son cycle tous les produits que le producteur ne veut pas ou ne peut pas produire, sans possibilité pour le consommateur d’acheter hors du circuit court.

Dans un pays comme la France, le consommateur du circuit court ne pourrait pas bien sûr acheter les produits hors saison, puisque le producteur ne peut pas les produire, mais aussi les oranges, les bananes, les ananas, les arachides etc. inaccessibles également au producteur.

Le circuit court revient, en somme, à retrouver les contraintes qui existaient il y a un siècle.

La porte étant fermée à la concurrence des producteurs extérieurs1 bénéficiant d’un prix de revient inférieur obtenu par exemple par la répartition des frais généraux sur une production la plus large possible (très grandes fermes) ou encore par des salaires plus bas (SMIC plus faible), les prix au niveau du consommateur sont inexorablement plus élevés, sans possibilité de les faire descendre en faisant jouer la concurrence des producteurs extérieurs.

Nous voyons donc que le circuit court présente deux grands inconvénients : l’absence de variété dans les produits proposés au consommateur ainsi que des prix élevés, voire très élevés à cause de l’absence de concurrence.

Les avantages supposés des circuits courts

Du côté des avantages, nous voyons les frais de transport théoriquement réduits, encore que des études récentes montrent que les transports maritimes arrivent à des prix nettement inférieurs aux prix de transport par route des petits producteurs vers les marchés de proximité. La comparaison au niveau des émissions de CO2 arrive aux mêmes conclusions.

Les circuits courts créent de nombreux emplois. Et devinez qui paye ces emplois ? Le consommateur, bien sûr ! Il faut beaucoup se méfier de ce miracle de la création d’emplois : ils ne sont bien sûr viables que s’ils correspondent à la satisfaction d’un besoin non satisfait, ou satisfait à un coût plus élevé.

Et là, le circuit court a tout faux. En effet, plus le circuit court crée d’emplois, et plus le prix de revient final du produit est bien sûr élevé, puisqu’il finance les emplois créés.

Dans un pays comme la France où le chômage est indemnisé largement et longuement, il serait bon que l’on considère que la rémunération d’un travail quel qu’il soit est toujours une dépense plus rentable que la rémunération d’un chômeur ne produisant rien.

Et cette constatation devrait montrer l’ineptie économique que constitue la rémunération du chômage à grande échelle telle qu’on la pratique selon les désirs de syndicats non représentatifs. Dans un système économique optimisé, celle-ci devrait en effet être considérée comme un filet de sécurité temporaire et non comme un état durable.

Les circuits courts rétablissent le lien rompu entre les producteurs et les consommateurs. C’est un fait.

Mais c’est payer bien cher pour rétablir un lien qui pourrait l’être par des moyens bien moins onéreux. Le bio et le durable sont par exemple aujourd’hui, à la suite des recommandations des députés européens, enseignés « de la maternelle à l’enseignement supérieur », et la réputation des paysans est largement remontée dans l’esprit du public, à cause de ces directives, sans qu’il en coûte beaucoup aux finances publiques.

Par ailleurs, si les faiseurs d’opinion antiscience n’avaient pas réussi à semer la suspicion sur les pesticides, d’abord diabolisés, puis renvoyés sur le dos des paysans, la réputation de nos amis nourriciers serait encore meilleure.

Finalement, on le voit, les circuits courts sont davantage un mirage de plus diffusé par des politiciens avides de discours faciles et de concepts simples à exposer, qu’une nouvelle façon de consommer.

D’ailleurs, de tout temps on a cherché à améliorer un système de vente que l’on sentait confusément comme non optimum. Le circuit commercial allant du producteur jusqu’au consommateur est en effet aujourd’hui encombré de règles pointilleuses et de préférences ou d’interdictions qui faussent le message précieux chargé de l’optimisation qui s’appelle le prix fixé librement entre un vendeur et un acheteur.

Il en résulte cette impression floue que le système pourrait être amélioré. Et les pouvoirs publics ont toujours essayé d’améliorer le système de distribution.

Par exemple, en 1960 une campagne intitulée « suivez le bœuf » était sensée rétablir les prix de la viande de bœuf au niveau du producteur. L’« intermédiaire » était sévèrement jugé pour ses marges trop importantes, alors qu’en réalité, remonter le prix au niveau du producteur signifie le remonter également au niveau du consommateur, ce que les politiques, évidemment, ne voulaient pas considérer ; et surtout pas non plus que le consommateur le découvre.

En guise de conclusion

Lorsque Pascal Salin dans La vérité sur la monnaie décrit l’apparition de la monnaie comme un moyen d’échange entre différents Robinson vivant chacun sur leur île, il observe que la monnaie permet à ceux-ci de se spécialiser dans une activité où ils réussissent mieux que les autres : l’un cultive des tomates, l’autre du blé, un troisième des bananes etc.

Ces choix d’activité se font en fonction des ressources locales de l’île où ils vivent, des aptitudes personnelles de chacun, mais aussi en fonction de ses goûts. Et finalement, pourvu que l’un des Robinson, avec la complicité éventuelle de ses voisins ne prenne pas l’idée d’organiser les échanges par la force, en décidant par exemple d’imposer sa propre monnaie, les choses se passent le mieux possible, grâce à l’optimisation harmonieuse des échanges, bien établie par l’usage des prix librement fixés entre le vendeur et l’acheteur.

C’est en tous cas ce que l’on observe dans les pays ou règne le maximum possible de libéralisme2. Comme Monsieur Jourdain pour la prose, on peut penser que tous ces Robinson pratiquaient le libéralisme sans le savoir, mais pas le circuit court.

  1. Les producteurs extérieurs sont les producteurs non locaux. ↩
  2. Le mot est lâché. La vision du système qui porte ce nom, fondé sur le respect de la propriété et de la liberté de chacun, attentif au respect des droits du plus petit a été complètement dénaturée en France, dans la bouche des faiseurs d’opinion, faisant du libéralisme un régime à écarter à tout prix. ↩

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